Le roman Nocturne indien, publié en 1984 par Antonio Tabucchi, est un livre étrange et envoûtant, construit comme un voyage dans un rêve fiévreux où chaque gare, chaque hôtel et chaque visage semblent flotter entre réalité et hallucination.
Ce n’est pas seulement un roman sur l’Inde : c’est une traversée de l’absence.
Le narrateur parcourt l’Inde à la recherche d’un ami disparu, Xavier. De ville en ville, de Bombay à Madras en passant par Goa, il interroge des inconnus, croise des médecins, des voyageurs, des dormeurs, des êtres presque fantomatiques. Pourtant, plus il avance, plus la quête devient opaque. Xavier paraît se dissoudre dans le paysage indien comme une silhouette dans la mousson.
Le grand charme du livre vient de son atmosphère nocturne. Les trains grincent dans la chaleur humide, les chambres d’hôtel sentent la poussière et le ventilateur fatigué, les conversations semblent toujours commencer au bord d’un secret. Tabucchi écrit l’Inde comme un territoire mental, une constellation d’ombres, de parfums, de fatigue et d’éclats mystiques. La lecture donne parfois l’impression de marcher dans une ville à trois heures du matin avec une fièvre légère.
Mais la recherche de Xavier est surtout une recherche de soi. Beaucoup de lecteurs voient dans le roman une énigme identitaire : l’ami disparu pourrait être un double du narrateur, une partie perdue de lui-même. Tabucchi aime ces labyrinthes intérieurs où les personnages poursuivent quelqu’un qui finit par leur ressembler dangereusement. On sent l’influence de Fernando Pessoa, que Tabucchi admirait profondément : cette idée que l’être humain est composé de plusieurs voix, plusieurs masques, plusieurs absences.
Le style est délicat, presque hypnotique. Les phrases sont sobres mais chargées d’une mélancolie flottante. Il y a peu d’action au sens classique ; tout repose sur les rencontres, les silences, les détails minuscules. Le roman avance comme un train de nuit : lentement, dans le cliquetis du doute.
En 1989, le livre a été adapté au cinéma par Alain Corneau sous le titre Nocturne indien, avec Jean-Hugues Anglade.
Ce qui demeure après la lecture, c’est une sensation difficile à définir : celle d’avoir traversé un pays réel et en même temps un territoire intérieur peuplé de miroirs obscurs. Chez Tabucchi, la nuit n’est jamais complètement noire ; elle scintille de questions sans réponse, comme une gare lointaine aperçue depuis la fenêtre d’un train.

