Il est des jours où l’on entre dans son atelier comme on entre dans une phrase que l’on n’a pas terminée. C’est ainsi que fit Emil K., peintre modeste et discret, un matin de février où rien ne semblait vouloir commencer.
Il poussa la porte sans conviction, comme s’il craignait que quelque tableau mal placé lui tombe dessus pour le punir de son hésitation.
L’atelier, pourtant, ne faisait que dormir tranquillement dans la lumière froide. Les chaises, les pots, la grande horloge arrêtée (depuis des années déjà) l’accueillirent avec cet air légèrement coupable des objets que l’on néglige sans les abandonner.
Emil posa son manteau, soupira et se dit qu’il ne peindrait probablement rien de bon aujourd’hui. Cela ne l’empêcha pas d’avancer jusqu’au chevalet, car l’on peut fort bien faire quelque chose même lorsqu’on en est persuadé incapable. C’était d’ailleurs le grand secret de son existence : accomplir des gestes sans y croire.
Il regarda la toile commencée la veille : un paysage un peu flou, une rivière qui se trompait de direction, un arbre que l’on aurait cru fatigué de devoir tenir debout. Il avait beau chercher, il n’y trouvait pas son propre style — ce qui l’agaçait moins que de ne trouver aucun style du tout.
« Je n’ai peut-être jamais eu de style », pensa-t-il avec une mélancolie qui ne manquait pas d’élégance.
Pour se consoler, il alla ouvrir la petite fenêtre qui donnait sur la cour. Là se trouvait, comme chaque matin, le vieux concierge Müller, occupé à balayer les feuilles inexistantes de l’hiver. Müller balayait toujours quelque chose, même lorsqu’il n’y avait rien à balayer. Cela rassurait Emil : un homme qui balaye du vide n’attend sans doute rien d’extraordinaire de la vie.
« Encore au travail, monsieur K. ? », demanda Müller en levant les yeux.
« J’essaie. Mais je n’ai pas grande confiance. »
« Oh, la confiance, ça s’en va et ça revient. Comme ma femme. »
Emil, qui n’avait jamais vu madame Müller, hocha la tête avec gravité, ce qui fit grand plaisir au concierge.
Il referma la fenêtre, retourna vers la toile et se força à prendre un pinceau. Il traça un geste, puis un autre, comme un homme qui rature l’air plutôt qu’il ne peint. Le pinceau tremblait un peu, non par émotion, mais parce que la pièce était froide.
Puis, sans raison précise, il s’assit et observa longuement le tableau. Cela dura si longtemps qu’il se sentit presque devenir tableau lui-même. Une immobilité s’installa — une immobilité de réflexion, mais aussi de découragement.
C’est alors qu’il remarqua, dans un coin de la gauche, une petite touche bleue qu’il ne se souvenait absolument pas d’avoir peinte. Une touche vive, presque insolente, qui se détachait avec une assurance que lui-même n’aurait jamais osé avoir.
« Tiens donc… » murmura-t-il.
Il s’approcha, pencha la tête, puis recula, comme si c’était la touche qui venait de l’inspecter.
Comment ce bleu était-il arrivé là ? Ce n’était pas sa main, pas son geste. Il aurait juré que quelqu’un d’autre avait eu l’audace d’intervenir sur sa toile. Mais qui ? Et quand ? Il vivait seul. Il gardait l’atelier fermé. Et Müller, qui se sentait déjà très artiste en balayant la cour, ne se serait jamais permis de toucher un pinceau.
Cette simple touche de bleu, minuscule, éveilla chez Emil une inquiétude délicieuse. On peut s’inquiéter de bien des choses, mais être inquiété par une couleur est un privilège rare, presque poétique.
Il se sentit soudain profondément vivant.
Le lendemain, poussé par une curiosité qu’il n’aurait jamais cru connaître, il accourut à l’atelier plus tôt que de coutume. Il observa chaque centimètre de la toile commencée. Et, stupéfaction : une seconde touche bleue était apparue. Pas plus grande que l’ongle du petit doigt, mais bien réelle.
Il resta longtemps à la contempler, comme on contemple un animal étrange dont on craint qu’il ne s’échappe.
Les jours suivants confirmèrent ce mystère : chaque nuit, une touche bleue nouvelle se glissait sur la toile. Parfois plus claire, parfois plus sombre, mais toujours d’une belle assurance. Ce n’était plus un tableau, c’était une conversation silencieuse, un dialogue où l’inconnu avait plus de talent que lui.
Emil, d’abord effrayé, commença à attendre avec impatience la prochaine apparition. Il se surprit même à préparer la toile pour accueillir ces intrusions nocturnes.
Un matin, il trouva non pas une touche, mais une forme entière : un petit oiseau d’un bleu profond, perché sur l’arbre maladroit qu’il avait peint. L’oiseau semblait vivant. Non pas vibrant, mais tranquille de cette tranquillité que possèdent les choses bien faites.
Emil recula d’un pas, posa la main sur sa poitrine comme pour retenir son cœur de trop s’envoler.
Ce fut ce jour-là qu’il prit une décision aussi soudaine qu’inattendue : il se détourna de son propre travail. Il posa ses pinceaux, s’assit, et déclara :
« Je ne peindrai plus. Je regarderai. »
Et c’est exactement ce qu’il fit.
Chaque matin, il venait à l’atelier pour découvrir ce que la nuit avait ajouté. Le tableau avançait, grandissait, se métamorphosait sans lui. Il devint le spectateur émerveillé de cette œuvre qui refusait sa main.
Un soir, il s’endormit contre le mur, pinceau entre les doigts. Et, au réveil, il vit une dernière surprise : l’oiseau bleu avait été rejoint par un second oiseau — plus petit, plus vif — et les deux semblaient le regarder.
Juste au-dessous, dans une calligraphie délicate, était apparu un motif presque lisible. Emil crut y lire une phrase, mais sans certitude : quelque chose comme :
« Merci d’avoir laissé la place. »
Il se mit à rire. Un rire calme, heureux, presque enfantin. Ce fut peut-être la première fois qu’il rit ainsi depuis vingt ans.
Quant à la fin de cette histoire, elle n’est ni dramatique ni glorieuse. Emil K. abandonna la peinture, mais non par renoncement : pour laisser vivre ce qui, manifestement, avait plus de talent que lui. On continua de le voir chaque matin dans l’atelier, assis devant la toile, un peu comme un jardinier qui contemple la croissance mystérieuse de ses plantes.
Et l’on dit que le tableau finit par être splendide, d’un bleu inoubliable. Mais personne ne sut jamais qui en était réellement l’auteur.
Peut-être que l’art, parfois, préfère ne pas avoir de propriétaire.

